Chers Récipiendaires, Mesdames, Messieurs, Membres de la presse.
Mon premier propos ce matin sera pour remercier les membres du Pouvoir Judiciaire, le Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique, les hautes personnalités du monde de la justice qui nous font l’honneur d’assister à la clôture de cette session.
Mes remerciements vont également à l’Ambassade de France, à l’Union Européenne et à la Fondation René Cassin de fournir à l’Initiative de la Société Civile, l’occasion d’apporter sa modeste contribution à la réalisation de cette formation combien importante pour la promotion et la défense des droits de la personne en Haïti.
Merci également à tous les professeurs étrangers et haïtiens qui ont dispensé les cours.
Me Thermesi, c’est toujours un plaisir de venir dans le cadre enchanteur de l’Ecole de la Magistrature et de collaborer avec vous et avec votre personnel courtois et diligent. Je vous en remercie.
Lundi 10 décembre marquait le 70ième anniversaire de la signature de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme par 50 pays parmi lesquels Haïti qui a joué un rôle important dans la préparation de cet important instrument, à travers son Ambassadeur à l’ONU, le Sénateur Emile St Lot qui a eu l’insigne honneur en tant que rapporteur de la commission de rédaction, de lire pour la première fois à l’adresse de l’Assemblée et du monde, le texte de la déclaration. Lundi de cette semaine donc un journaliste m’a appelé pour avoir mes commentaires au sujet de cet anniversaire. Il m’a posé la question suivante :<< Quels progrès ont été réalisés en Haïti au cours de ces soixante-dix ans en matière de Droits humains ?>>.
Inutile de vous dire que pris au dépourvu, je n’ai pas pu lui répondre avec précision, je me suis contenté de faire une rapide évaluation de ce qui s’est passe au cours des toutes derrières années. Mais la question du journaliste m’a interpellé et je me suis rappelé qu’il y a très longtemps, j’avais fait une analyse de la situation des droits de l’homme en Haïti dans un article qui avait paru à l’époque dans la revue << Le Petit Samedi Soir>> qui datait de janvier 1978, cela fait exactement 40 ans. Nous étions en pleine dictature duvaliériste. Et je me suis évertué à comparer les données que j’avais fournies dans cet article, il y a 4 décennies avec la situation actuelle. Permettez-moi de partager avec vous quelque uns de mes constats.
En 1978, nous étions 5 millions d’habitants en Haïti, aujourd’hui, nous sommes 11 millions. En 40 ans, la population a plus que doublé. La Déclaration des droits de l’homme proclame le droit à la vie. On peut dire que la vie a fleuri en Haïti. Mais la question qui se pose est de savoir est-ce que nous avons créé les conditions pour que cette vie s’épanouisse dans la dignité comme le prescrit la Déclaration.
Lorsqu’on considère les droits civils et politiques, il n’est pas difficile de constater que certains progrès ont été réalisés. La liberté d’opinion, d’expression, d’association, de participation à la gestion des affaires publiques sont aujourd’hui des acquis même si au niveau de la liberté d’expression et du fonctionnement de la démocratie, on peut déplorer certaines dérives. En ce qui concerne les libertés individuelles, on peut aussi déplorer un manque de normes et de régulation. Quant à la sécurité de la personne, la menace a changé de nature. Si sous la dictature le danger venait de l’arbitraire du pouvoir politique, aujourd’hui il vient du banditisme avec son cortège de violence.
Au niveau des droits sociaux, on peut également affirmer que des progrès ont été réalisés. Dans le domaine de l’éducation, j’avais noté dans mon article que 32% des enfants d’âge scolaire fréquentaient l’école. Aujourd’hui selon une revue des finances publiques réalisée par la Banque Mondiale en 2016, ce taux est de 90%. Mais il faut signaler que la qualité de cette éducation est très faible et que cet effort est réalisé non par l’État mais par le secteur non public de l’éducation qui absorbe plus de 85% de ces effectifs.
Du côté de la santé, il y a 40 ans, on avait 1 médecin pour 14.000 habitants, aujourd’hui, on en a 2.6 pour 10000 habitants. Mais souvent la population n’a pas les moyens de payer les soins.
Sur le plan nutritionnel en 1978, on était en situation d’insécurité alimentaire puisque la population haïtienne disposait en moyenne de 1,850 calorie par jour alors que la norme est de 2.200 calories. Aujourd’hui, selon le rapport final sur les objectifs du millénaire pour le développement, la prévalence de l’insécurité alimentaire en Haïti est de 30%.
Cette stagnation sur le plan alimentaire n’est pas étonnante puisque notre production agricole n’a fait que régresser durant ces 40 ans. Dans mon article je signalais que la part de l’agriculture dans notre produit intérieur brut était de 50%, aujourd’hui, elle est tombée à 22%. On ne produit presque plus rien. La plus grande partie de ce que nous consommons vient des États-Unis et de la République Dominicaine.
Si sur le plan social, il y a quelque progrès très relatif, sur le plan économique, on constate plutôt stagnation et régression. Dans mon article, j’avais donné le revenu moyen annuel per capita pour les 2 extrêmes de la population. Il était de 120 dollars pour les pauvres et de 3,200 pour les riches. On constate déjà la grande disparité économique entre les riches et les pauvres. Mais de plus quand on considère l’évolution du Produit Intérieur Brut par habitant de 1978 à 2012, selon une étude de la Banque Mondiale, le PIB par habitant n’a pas cessé de chuter. Ce qui est plus grave les inégalités se sont creusées dans la société haïtienne. Dans l’article, je signalais qu’en 1978, 1% de la population disposait de 13% des revenus du pays et 83% de la population disposait de 43%. Aujourd’hui le fossé s’est aggravé.
Selon une récente étude le 1% dispose de plus de 13% aujourd’hui et 80% dispose seulement de 32%. Le rapport final sur les objectifs du millénaire pour le développement a confirmé cette aggravation de l’inégalité dans notre pays.
Mesdames, Messieurs, Vous m’excuserez de vous bombarder de chiffres et de données. Mais puisque le thème de la session c’est la promotion de l’Égalité, j’ai voulu profiter de cette occasion pour sensibiliser les participants, les récipiendaires sur l’urgente nécessité de nous pencher sérieusement sur l’économie haïtienne afin de produire davantage, de créer des emplois, de créer de la richesse. Nous ne pouvons continuer à produire des enfants sans développer les ressources financières qui vont leur assurer une vie décente, une vie dans la dignité. Nous devons également combattre les inégalités en fournissant une éducation, une formation pertinente, qui répondent aux besoins de développent du pays, en offrant des opportunités de travail, en encourageant l’entreprenariat.
Mais en même temps que nous oeuvrons à stimuler une croissance inclusive, nous devons également travailler ensemble à la réforme de l’État. Dans ce domaine, vous pouvez jouer un rôle primordial, vous juges, commissaires de gouvernement, avocats, greffiers, animateurs sociaux, chercheurs, fonctionnaires de l’État, qui avez participé à cette formation. Avec le nouveau savoir et les nouvelles compétences que vous avez acquises, vous pouvez participer à la modernisation de l’État haïtien pour qu’il se mette véritablement au service du citoyen, de la citoyenne, au service de l’usager, pour qu’il développe des politiques fiscales à la fois plus efficace et plus justes, des politiques économiques davantage orientées vers la production et la croissance. La promotion de l’égalité dont il a été question au cours de ces dix derniers jours passe nécessairement par le développement d’un État capable à la fois de stimuler la création de la richesse et de procéder à la redistribution des ressources avec équité.
