Je voudrais remercier les organisateurs de ce congrès de la diaspora haïtienne pour l’invitation qui m’est faite d’apporter ma contribution à cette réflexion essentielle pour l’avenir de notre pays.
D’entrée de jeu, il me faut préciser que je ne suis pas un spécialiste en sciences politiques mais un simple citoyen de bonne volonté qui observe la vie politique de son pays et essaie de l’influencer dans un sens positif. Aujourd’hui, pour débat et discussion, je me propose d’articuler quelques réflexions sur la contribution que la diaspora pourrait apporter à la modernisation de la vie politique haïtienne.
Afin de bien définir cette contribution, il nous faut dans un premier temps dresser le contexte de la vie politique haïtienne aujourd’hui, en précisant d’une part, quelques-unes de ses caractéristiques, et d’autre part, quelques forces en présence.
Quelques caractéristiques de la vie politique haïtienne aujourd’hui
C’est un fait indéniable que depuis 1986, un processus de démocratisation est enclenché en Haïti. En effet, la Dictature à vie a fait place à une période marquée par des élections qui tout en étant problématiques, ont du moins le mérite de s’être tenues de façon plus ou moins régulières. Au cours de ces 20 dernières années, une certaine alternance politique a pu être observée.
Ce processus démocratique présente certains atouts mais aussi quelques faiblesses. Parmi les atouts, on peut signaler une grande volonté de participation de la part de la population. Le peuple haïtien a compris que s’il veut un changement dans ses conditions d’existence, il doit voter, s’exprimer, manifester et il le fait. Nous constatons aussi l’émergence d’une société civile qui s’affirme de plus en plus soit à travers la presse qui fait un bon travail d’information, de vigilance, soit à travers les organismes des droits humains qui travaillent à la promotion de la culture du Droit, soit à travers les organisations civiques qui exercent une vigilance citoyenne par l’observation électorale, le suivi du budget national, la promotion de la décentralisation, la lutte contre les dérives politiques.
Des partis politiques se sont constitués. Ils sont pléthoriques, peu structurés et manquent de ressources financières. En raison de ces faiblesses, ils n’arrivent pas véritablement à assumer le pouvoir dans ses branches exécutive et législative et encore moins à répondre aux attentes de changement de la population. Elles n’arrivent pas à constituer une véritable opposition démocratique face au pouvoir, ni même à lutter efficacement contre la fraude électorale organisée par les pouvoirs en place.
A cause du manque d’efficacité des partis politiques, il s’est développé au niveau de la population, un manque de confiance dans les formations politiques. Si bien que les masses populaires sont prêtes à suivre n’importe quel << Outsider>> non issu de la classe politique et qui se présente comme un sauveur, un messie, pourvu qu’il fasse preuve d’une certaine bravoure et qu’il tienne un discours enchanteur qui véhicule les revendications populaires. Cette situation ouvre la voie à un populisme de gauche comme de droite, qui n’a ni expérience politique, ni programme articulé et qui engendre déception et frustration.
Parmi les atouts, on peut citer la diaspora haïtienne qui est disposée à s’impliquer dans la vie politique en termes de ressources financières et d’influence. Toutefois, à cause de la distance qui la sépare de la réalité politique haïtienne, elle doit faire attention pour éviter d’être simplement instrumentalisée. Enfin il faut signaler la communauté internationale qui joue un rôle important dans la vie politique haïtienne, soit par son appui institutionnel et financier, au processus électoral, soit par la présence de la Minustah qui est appelée à freiner toutes les agressions violentes qui pourraient menacer la stabilité du processus démocratique. Cette présence est toutefois une arme à double tranchant. Si elle assure une certaine stabilité, celle-ci peut être purement factice si les institutions haïtiennes ne jouent pas véritablement leur rôle et si elles sont maintenues dans un état d’infantilisme, de tutelle et d’irresponsabilité.
Un processus démocratique est donc en train de s’implanter en Haïti avec une population qui veut participer, une société civile qui s’affirme, des formations politiques qui existent mais qui n’arrivent pas à maitriser le jeu politique et qui laisse la voie à un populisme décevant, une diaspora disponible et une communauté internationale extrêmement présente. Toutefois, cette description du contexte politique serait très incomplète si on ne fait pas état de certaines forces en présence, qui mènent le jeu politique.
Je n’ai pas la prétention ici de faire une analyse exhaustive des facteurs déterminants de la vie politique. Je me contenterai d’indiquer deux forces qui me paraissent jouer un rôle particulièrement important aujourd’hui.
Le premier élément qui depuis 1986 semble dominer la vie politique haïtienne, est constitué selon moi par les revendications d’un ensemble de secteurs qui se sentaient exclus dans la société haïtienne.
En effet, depuis 1986, on assiste à une irruption caractérisée des masses populaires dans la vie politique haïtienne, particulièrement des habitants des quartiers défavorisés des grandes villes, qu’il s’agisse de Cité Soleil, de St Martin, de Bel-Air, de Martissant, de Raboteau, de la Fossette ou de St Hélène. Ces masses privées de services de base, éducation, santé, eau potable, hygiène, privées de sécurité, de justice, de logements salubres, d’emplois décents, ont profité de la chute de la dictature et de l’ouverture démocratique pour s’imposer sur la scène politique afin de
défendre leurs droits et réclamer leur inclusion dans la vie économique et sociale haïtienne. Ils ont en leur héros dans la personne de Jean-Bertrand Aristide et leur instrument politique dans le mouvement Lavalas. S’il est vrai que leurs revendications n’ont pas trouvé satisfaction, leur détermination à lutter pour leur inclusion et le respect de leurs droits reste et demeure une donnée fondamentale du fait politique haïtien contemporain.
Dans cette même vague de revendications pour l’inclusion, il faut intégrer les revendications du pays en dehors, des neuf départements géographiques qui végètent en dehors de la République de Port-au-Prince. Quelques chiffres permettent d’illustrer cette exclusion du pays en dehors, la capitale compte plus de 65% de l’activité économique et 85% des recettes fiscales sont collectées à Port-au-Prince.
L’essentiel du budget national est également dépensé dans l’Ouest. A partir de ces données, on peut tout de suite comprendre que l’essentiel des services et des opportunités seront aussi concentrés dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.
A la faveur de l’enclenchement du processus démocratique, conduisant à des élections relativement libres, un pouvoir législatif composé en majorité de représentant de ces provinces délaissées, va commencer à s’affirmer. Une grande partie de ces représentants vont se reconnaitre et se retrouver dans cette mouvance Lavalas. Car pour eux il s’agit du même combat, un combat contre les privilégiés et pour l’inclusion.
Cette demande de justice sociale, dans un contexte de pauvreté presque généralisée, représente le problème politique fondamental à résoudre.
Le deuxième élément qui mérite une attention particulière, c’est le rôle important que l’économie illicite joue dans la politique haïtienne. Par économie illicite, nous entendons la contrebande, le narcotrafic.
C’est un truisme d’affirmer que la démocratie ne se fait pas sans argent. Les candidats doivent disposer de sommes substantielles pour financer leur campagne. Dans ce domaine, l’apport de l’État est insignifiant, le simple citoyen en raison de sa désaffection par rapport aux partis politiques n’est pas un contribuable sur lequel on peut compter. Le secteur privé des affaires quand il intervient, le fait de façon opportuniste, il mise tardivement sur le cheval qui a le plus de chance de gagner et surtout dans le but de défendre ses intérêts immédiats mais non dans la perspective d’imprimer une orientation constructive à la politique haïtienne.
